TOM COLAUX

TOM COLAUX

Recommencer

Une musique classique résonne dans un parking souterrain, à quelques minutes de la Tour Eiffel. C'est ici que je retrouve Tom Colaux. Il ouvre le coffre de sa voiture. Trois toiles y sont empilées. Il en choisit une, referme le coffre et la glisse sous son bras. Les deux autres resteront là. Celle-ci nous accompagnera tout au long de notre marche.

Avant même que nous quittions le parking, Tom évoque une inquiétude très simple : transporter une toile lui fait parfois plus peur que de la peindre. Il lui est déjà arrivé d'en abîmer certaines en les déplaçant. Je lui demande comment il vit ces moments-là.

Il réfléchit quelques secondes.

« Je recommence. »

En s'approchant, la peinture quitte presque la surface de la toile. Les dents de certains personnages apparaissent en relief, la matière déborde, les couleurs se superposent sans chercher à se masquer. Tom me raconte qu'il peint souvent d'une seule traite. Il enfile son casque, lance sa musique et travaille quatre ou cinq heures sans presque s'interrompre.

Nous quittons le parking.

Nous retrouvons la lumière. Le ciel est parfaitement dégagé. Les arbres attendent impatiemment le retour très prochain de leurs feuilles et l'air annonce les derniers jours de l'automne.

Tom avance avec sa toile sous un bras. Bobby marche tranquillement à ses côtés.

Très vite, un détail me fait sourire. Les passants fixent bien plus volontiers le petit chien que cette grande peinture colorée qui traverse Paris. Bobby récolte les regards. La toile poursuit son chemin dans une relative discrétion.

Au fil de la marche, Tom me raconte que ses œuvres sont longtemps restées empilées chez lui.

« Il n'y avait que mes parents qui me disaient que c'était génial. »

Aujourd'hui encore, les réactions restent radicalement opposées. Certaines personnes aiment immédiatement son travail. D'autres y voient quelque chose d'inquiétant. Il se souvient d'une femme entrant dans une exposition avant de lui lancer :

« Ça fait peur ici, monsieur. »

Il raconte cette anecdote en souriant. Puis nous continuons à marcher.

Nous arrivons devant le Musée d'Art moderne. La toile est déposée contre un bloc de béton. Il reste volontairement une petite partie inachevée. Tom sort une bombe de peinture et complète les derniers gestes.

Je lui demande ce que racontent tous ces mots dispersés parmi ses personnages.

« Ce sont des fragments de pensées. On ne sait jamais dans quel sens. Moi-même, parfois, je suis dans un tourbillon de pensées. Il n'y a pas de solution dans mes textes. Ce n'est pas "tu dois faire comme ça". C'est "j'ai pensé ça". Les gens en font ce qu'ils veulent. »

À quelques mètres de nous, un skateur enchaîne les figures. Le bruit des roues inquiète Bobby. Tom lui demande, avec la ferme intention d'apaiser Bobby, s'il accepterait de continuer un peu plus loin. Le jeune homme sourit, s'exécute, puis reprend ses figures quelques mètres plus bas. Le calme revient aussitôt.

Quelques instants plus tard, Tom me parle de cette conviction que chacun possède quelque chose en lui qui mérite d'être poursuivi. Selon lui, c'est en allant vers cette part profonde que l'on finit par se découvrir.

À cet instant, une rafale de vent fait basculer la toile.

Le cadre tombe vers l'avant.

Dans un réflexe presque imperceptible, Tom tend le pied et le rattrape juste avant que la peinture ne touche le sol. Il redresse la toile, vérifie qu'elle tient de nouveau en équilibre et lâche simplement :

« Il n'y a pas de problème. »

Puis il reprend sa phrase là où il l'avait laissée.

En traversant un passage piéton, la conversation devient plus intime. Tom évoque les troubles obsessionnels qui ont longtemps accompagné son quotidien. Les chiffres du volume de la radio. Les nombres impairs. Les lignes blanches peinte sur les routes. Le chiffre quatre, surtout.

Aujourd'hui, ce quatre apparaît régulièrement sur ses peintures.

« J'ai appris à en faire une force. »

Il me parle de toutes ces fragilités avec beaucoup de simplicité. Sans chercher à les rendre exemplaires. Sans chercher non plus à les cacher.

La Tour Eiffel apparaît derrière nous tandis que nous rejoignons les quais de Seine. Je lui demande s'il cherche à faire passer un message à travers sa peinture.

« Je libère des émotions. Les gens les interprètent comme ils veulent. Je ne suis pas là pour dicter un chemin de vie. »

Il refuse d'intellectualiser chacune de ses œuvres. Certaines créations naissent d'une idée. Les siennes ressemblent davantage à un exutoire. Une manière de déposer quelque chose sur une toile avant que d'autres puissent, à leur tour, y projeter leur propre histoire.

Lorsque nous arrivons près de Passy, notre marche touche à sa fin. j'accompagne Tom au parking pour qu'il reprenne son chemin, Bobby ouvre la voie, la toile est toujours sous son bras.

Je repense alors à cette première phrase, prononcée dans le parking.

« Je recommence. »

Au début de cette rencontre, j'y voyais une façon de parler de peinture.

Quelques kilomètres plus tard, j'ai l'impression d'avoir entendu bien davantage que cela.

Back to blog

Leave a comment