LÊANHDUY MANIQUANT

LÊANHDUY MANIQUANT

La première fois que je rencontre Lêanhduy Maniquant, il ne prononce presque pas un mot.

Nous sommes en 2013, sous la halle de la Villette. Le championnat de parkour auquel je participe vient de se terminer lorsqu'un homme s'approche discrètement de moi.

Il me tend un dessin maintenu par un simple élastique.

Le temps de le retirer et de déplier la feuille, je découvre une silhouette qui ressemble à la mienne dessiné sur une tache de vin, elle même sur une tache de café, puis mon nom inscrit au bas du dessin.

Je lève instinctivement les yeux pour remercier celui qui vient de me l'offrir.

Il avait déjà disparu. 

Je conserve précieusement ce premier dessin.

Les années passent et sans prévenir, Lêanhduy réapparaît.

Je le recroise d'abord au Grand Palais, à l'occasion d'une performance à laquelle je participe ce jour-là, parmi les éléments de l'installation Le Serpent de Huang Yong Ping. À la fin de la représentation, il s'approche, me tend un nouveau dessin, puis disparaît, encore.

Quelques temps plus tard, nos chemins se croisent cette fois dans le métro. Même rituel. Un dessin. Quelques mots. Puis il s'éclipse.

Je le retrouve un an après au musée d'Orsay, où je participe cette fois à une représentation avec l'ensemble Les Apaches. Dans l'obscurité parmi le public, Lêanhduy dessinait discrètement la scène. À la fin, il me rejoint avec trois dessins roulés sous des élastiques. L'un est pour moi. Les deux autres sont destinés au chef d'orchestre et à la violoniste.

À force de le croiser, je finis par me demander si cet homme ne me suit pas.

L'idée me traverse sérieusement l'esprit, avant de s'effacer face à une évidence. Lêanhduy ne me cherche pas, il cherche les artistes. Il connaît les expositions en cours, les performances à venir, les vernissages discrets.

Je comprends aussi que ce n'est pas un hasard s'il gravite autour de ce milieu : il y trouve des regards moins prompts à juger, des personnes plus enclines à accueillir les singularités. Aujourd'hui encore, il m'envoie presque quotidiennement des recommandations de lieux à découvrir ou d'événements auxquels je n'aurais probablement jamais prêté attention.

Après cinq rencontres aussi improbables les unes que les autres, une évidence s'impose :

Il faut que je retrouve cet homme. Depuis des années, ses dessins habitent mes murs.

Il est temps de rencontrer celui qui les dessine.

En descendant un cadre accrochés chez moi, je remarque un détail auquel je n'avais jamais prêté attention. Au dos de plusieurs dessins, réalisés à partir de 2017, figure la mention d'un compte Instagram.

Je retrouve enfin sa trace.

Cette fois, ce n'est plus lui qui vient à ma rencontre. C'est moi qui lui propose de nous retrouver. Treize ans après notre première rencontre.

Nous nous retrouvons au Bagel Baget Café, Rue de la Verrerie, à quelques pas du Centre Pompidou.

À mon arrivée, il est installé à une table. Devant lui, une pile de feuilles posées sur un morceau de carton rigide qu'il utilise comme support.

Les fonds sont réalisés bien avant que les portraits ne naissent. 

Café, thé, pigments, aquarelle... chaque feuille possède déjà sa propre matière, fruit du hasard autant que de ses gestes.

Nous sourions en évoquant les nombreuses occasions où nos chemins se sont croisés durant ces treize dernières années. Je me réjouis de constater qu'il ne semble pas être sur le point de disparaitre cette fois-ci.

Pendant plus d'une heure, Lêanhduy me raconte son histoire.

Son père, sa vision du karma, les raisons pour lesquelles il offre chacun de ses dessins. Je comprends peu à peu que ce geste n'a rien d'anodin.

Bien avant de quitter le Vietnam, Lêanhduy était déjà un enfant singulier. Il parle peu, souvent pas du tout, même avec ses parents. Sa mère, elle, encourage sans cesse son goût pour la création. Elle lui confie la décoration de certaines pièces de la maison, qu'il ouvre fièrement aux regards des passants. Lorsqu'il manque des cartes dans les jeux qu'elle partage avec ses amies, elle lui demande de les redessiner. Il sourit encore en se souvenant que personne n'y voyait la moindre différence.

Plus tard, il est contraint de quitter le Vietnam au moment de la réunification du pays. L'exil est difficile. Pendant près de trente ans, il travaille comme gardien de nuit dans un hôtel parisien où il vit également. Une fois son service terminé, il regagne sa chambre et recommence à peindre. Il retrouve alors cette relation à la création qui l'accompagne depuis l'enfance. Bien avant de devenir des portraits offerts à des inconnus, la peinture lui permet d'abord de traverser la solitude et de donner une forme à ce que les mots ne disent pas.

Quand il revient sur ce qui l'anime aujourd'hui. Je lui demande pourquoi il donne tous ses dessins. Il me répond qu'offrir est pour lui une manière de rendre les gens heureux, mais avant tout, en guise de reconnaissance, de propager le nom de son père

Peu à peu, je comprends que ses dessins ne sont pas faits pour rester entre ses mains. Ils naissent pour être offerts, passent d'une personne à l'autre, puis poursuivent leur chemin. Leur destination n'est jamais un mur ou un carton d'archives.

Il me parle aussi de celui qu'il pense avoir été plus jeune. Il se décrit comme quelqu'un de fier, parfois hautain, peu reconnaissant envers les autres.

Ce regard sur lui-même revient plusieurs fois au cours de notre échange. Il n'essaie jamais de se présenter sous un jour flatteur. Au contraire, il évoque volontiers ses défauts passés.

Aujourd'hui, j'ai pourtant l'impression de rencontrer son exact contraire. Tout, chez lui, respire la délicatesse, sa manière d'écouter, de remercier, de prendre son temps. Rien ne cherche à attirer l'attention.

Même lorsqu'il parle de lui, il semble préférer raconter les autres. En l'écoutant, je finis aussi par comprendre pourquoi il dessine autant. Ce n'est pas une quête de reconnaissance, ni une volonté de produire toujours plus.

Chaque dessin est l'occasion d'un échange, souvent très bref. Une manière d'entrer quelques instants dans la vie d'un inconnu avant de reprendre sa route.

Nous quittons le restaurant pour rejoindre la fontaine Igor-Stravinsky.

Lêanhduy marche tranquillement, sans jamais presser le pas. Le Centre Pompidou domine la place. Il choisit de me dessiner.

Son regard fait d'incessants allers-retours entre mon visage et la feuille. Seul le bruit des passants qui traversent, la fontaine et le frottement du crayon accompagnent l'instant.

Pendant qu'il dessine, j'en profite pour le photographier à l'argentique.

Je réalise alors que pendant toutes ces années je n'avais connu que ses dessins terminés.

C'est la première fois que j'assiste aux gestes.

Le tout se construit sans esquisse apparente. Son stylo balaie la feuille avec une énergie presque frénétique, sautant d'une zone à l'autre sans logique apparente. Impossible de deviner ou passera la mine.

Puis, presque soudainement, les traits se répondent, les volumes se rejoignent, et le portrait apparaît.

Lorsqu'il termine, il me tend le portrait avec la même simplicité qu'il y a treize ans. Mon premier réflexe est presque de refuser. J'ai déjà reçu tant de ses dessins. 

Mais j'ai compris plus tôt que pour Lêanhduy offrir fait partie du geste.

Je le remercie et accepte ce nouveau portrait, qui rejoint naturellement les précédents.

En rentrant chez moi, je repense à cette histoire peu commune. 

Pendant treize ans, un homme est apparu dans ma vie pour m'offrir des dessins. Ses œuvres étaient accrochées chez moi bien avant que je ne connaisse réellement celui qui les réalisait. Il aura fallu plus d'une décennie pour que nous prenions enfin le temps de nous asseoir autour d'une table.

Ce jour-là, j'ai compris que les dessins n'étaient peut-être qu'un prétexte.

Le véritable geste de Lêanhduy n'est pas de dessiner. Il est de créer, quelques minutes durant, un lien avec un inconnu… avant de reprendre discrètement sa route.

Si le hasard ne vous a pas encore mis sur le chemin de Lêanhduy

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Texte et photographies : Simon Nogueira
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1 comment

Whaouhh, magnifique

Maniquant

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