ALEXEI KUZMICH
Je rencontre Alexei Kuzmich pour la première fois en 2023, presque par hasard.
Une amie biélorusse que nous avons en commun l'invite à venir voir mon exposition à la Galerie La Lison. Nous échangeons peu ce jour-là, mais le personnage me marque.
Quelques années plus tard, alors que Zinc prend forme et que je commence à chercher les artistes que j'aimerais rencontrer autrement, je repense à lui.
Je lui écris.
Il accepte presque immédiatement et m’annonce qu’un « événement » l’attend prochainement : il doit être jugé pour l’une de ses performances.
Le rendez-vous est pris.
Le 3 avril 2026, je passe les portiques de sécurité du Tribunal de Paris avec mon matériel vidéo dans le sac. On me demande ma carte de journaliste. J'explique que les caméras resteront rangées pendant l'audience et finis par entrer.
Je retrouve Alexei dans l'un des immenses couloirs vitrés du bâtiment, à proximité de la salle où il doit être jugé. Il est accompagné de plusieurs proches : sa compagne, des amis, ainsi que le photographe qui documente certaines de ses dernières actions.
La première chose qui attire mon attention n'est pourtant ni son costume impeccablement ajusté, ni le dossier qu'il serre contre lui.
Ce sont les lunettes suspendues à sa chemise.
Elles ressemblent à une paire de lunettes ordinaire, mais deux étranges excroissances remplacent les verres. Je ne comprends pas ce qu'elles signifient. Lui n'en parle pas.
Elles resteront pourtant là toute la journée, jusque devant les juges.
Nous commençons à parler.
Alexei se tient droit, parle lentement, choisit ses mots. Il semble préparé. Il ouvre son dossier. Des graphiques, des résultats d'analyses médicales, des références scientifiques, des textes rédigés en français. Chaque élément m'est présenté avec précision.
Depuis le refus de sa demande d'asile par l'OFPRA, dans un contexte où la DGSI le considère comme une menace pour la sécurité française, Alexei me raconte que l'administration ne le désigne plus de la même manière.
Il me lit le numéro qui lui a été attribué.
Un matricule devenu, administrativement, une nouvelle identité.
Face à cette objectification, Alexei a décidé de constituer ce qu'il appelle son dossier d'« humanisation ». Toute cette démonstration poursuit un objectif : convaincre qu'il est devenu un homme nouveau.
Plus humain.
Plus docile.
Plus conforme.

À cet instant, je ne sais déjà plus très bien où s'arrête la stratégie de défense et où commence la performance artistique.
Alexei évoque Michel Foucault, il me parle d'un pouvoir qui ne se contente plus de châtier physiquement les corps, mais qui agit aussi en surveillant, en normalisant et en façonnant les comportements.
Difficile de ne pas faire le rapprochement avec ce qu'il me présente au même moment.
Face à une institution dont il dit être devenu un numéro, Alexei prépare un dossier d'« humanisation » et affirme désormais sa volonté de se conformer.
Et s'il se trouve aujourd'hui devant la justice, c'est à la suite d'une performance réalisée un an plus tôt, place Vendôme.
Alexei s'était présenté au pied de la colonne avec deux extincteurs remplis de peinture jaune.
En courant autour de sa base, il avait projeté la peinture sur le sol jusqu'à faire apparaître deux immenses cercles côte à côte.
Le monument complète alors la forme.
Pour Alexei, il ne s'agit pas d'avoir dessiné un sexe sur la place.
« Je n'ai pas dessiné un phallus. J'ai révélé un phallus légal. »
La formule résume sa lecture du geste : il affirme ne pas avoir ajouté le symbole au monument, mais l'avoir rendu visible.
Il replace également la colonne dans son histoire. Elle fut renversée pendant la Commune de Paris en 1871, et le peintre Gustave Courbet fut ensuite tenu pour responsable de sa destruction par les autorités.
Plus d'un siècle et demi plus tard, une intervention artistique au pied de ce même monument conduit Alexei devant un tribunal.
Un an après son action, nous sommes donc là. L'audience est publique. Les dossiers s'enchaînent. Des histoires autrement plus graves que celle qui nous amène ici se succèdent devant les mêmes juges, au même rythme.
Lorsque le nom d'Alexei est appelé, un problème apparaît immédiatement : son avocate est absente. Comme plusieurs de ses confrères, elle participe à un mouvement de grève. En effet, à cette période, les avocats du barreau de Paris se mobilisent contre un projet de réforme de la justice criminelle. Ils dénoncent notamment une justice plus expéditive et des atteintes aux droits de la défense et au procès équitable. Le mouvement prend alors la forme d'une grève du zèle qui perturbe les audiences pénales.
Je m'attends à ce que l'audience soit simplement renvoyée. Ce n'est pas ce qui se passe.
La cour annonce sa volonté de poursuivre. Alexei doit ressortir pour joindre son avocate. Cette attente nous offre soudain beaucoup plus de temps que prévu. Nous retournons dans les couloirs. Debout près des escalators, nous reprenons l'interview.
Il revient sur sa défense, son dossier, sa volonté affichée de se conformer. Puis la conversation s'éloigne progressivement du procès.
Pour comprendre ce qui l'a conduit jusque-là, nous remontons le fil de ses actions en France.
En 2021, Alexei s'était présenté devant les grilles de l'Élysée avec ce qui ressemblait à un cocktail Molotov. La bouteille était pourtant remplie de lait.

Le geste reprend l'image immédiatement reconnaissable de l'insurrection, mais l'objet qui devrait permettre sa violence en est privé.
Pour Alexei, cette contradiction dit quelque chose des révolutions contemporaines : elles peuvent conserver l'apparence de la rupture tout en ayant perdu une partie de leur capacité à la produire.
Le lait remplace l'essence. L'image demeure.

Puis il y a Auvers-sur-Oise.
Le 29 juillet 2024, Alexei se rend sur la tombe de Vincent van Gogh, vêtu de blanc, une pelle à la main.
Il pose un réveil sur la pierre tombale, se place derrière elle et commence à s'adresser, en anglais, aux badauds qui s'arrêtent autour.
Son discours est court. Alexei dit ne plus pouvoir vivre dans un monde où les artistes, selon ses mots, « are gone ». "sont partis"
Face à la tombe de Van Gogh, il appelle alors symboliquement l'artiste à revenir.
« Artiste, il est temps de se lever. »
La performance s'appelle Renaissance.

Ce n'est qu'ensuite qu'à l'aide de sa pelle il commence à creuser devant la tombe.
En tentant symboliquement de réveiller un artiste mort depuis plus d’un siècle, il interroge ce qu’il considère comme la disparition des « grands artistes », Selon lui, les artistes produisent aujourd’hui dans un système où projets, marques et logiques économiques finissent par conditionner la création.
Réveiller Van Gogh était alors une manière volontairement absurde de poser la question : où sont passés les artistes ?
L'action est interrompue.
Alexei est arrêté.

À mesure qu'il déroule ces performances, je commence surtout à voir ce qui les relie.
Un palais présidentiel. La colonne impériale. La tombe d'un peintre devenu mythique.
Alexei choisit des lieux et des symboles déjà saturés d'histoire, puis y introduit son corps, un objet ou un geste qui vient en perturber la lecture.
Il me dit aussi quelque chose qui éclaire différemment toutes ces actions : pour lui, l'art n'est pas quelque chose de confortable.
Et effectivement, ce qu'il appelle une performance ressemble rarement à du bon temps. Il s'expose. À l'arrestation, aux institutions, à l'incompréhension et parfois à des contraintes qu'il choisit lui-même.
L'œuvre ne semble pas devoir lui offrir un espace protégé du réel. Elle doit pouvoir s'y confronter.
Deux heures plus tard, nous retournons dans la salle d'audience.
L'avocate d'Alexei est finalement présente, accompagnée de plusieurs confrères. Chacun prend la parole à son tour. Ils défendent leur droit à la grève et demandent le renvoi de l'affaire.
Lorsque vient le moment pour Alexei de parler, je retrouve immédiatement l'homme que j'observais quelques minutes auparavant dans le couloir.
Droit. Calme.
Déterminé à aller au bout de ce qu'il a préparé.
Il expose sa volonté de se conformer, de retrouver une situation administrative normale, de démontrer qu'il peut correspondre à ce que les institutions attendent désormais de lui.
Mais après plusieurs heures passées à l'écouter, il m'est difficile de ne pas percevoir une forme d'ironie dans cette démonstration. Je me demande si les juges la perçoivent eux aussi.
Lorsqu'on lui coupe la parole, Alexei insiste. Les personnes jugées avant lui ont pu s'exprimer. Il réclame le même temps. Il veut pouvoir développer sa pensée.
À l'issue des plaidoiries, la décision tombe. L'audience est reportée d'un an. Ce n'est pas tant la perspective d'un nouveau procès qui semble le décevoir Alexei. C'est d'avoir perdu, pour aujourd'hui, l'occasion d'être entendu.
À la sortie, Alexei échange quelques mots avec les personnes venues le soutenir, puis leur dit au revoir. La tension accumulée pendant plusieurs heures commence à retomber.
Je lui demande de s'arrêter quelques instants devant le tribunal pour faire une photo à l'argentique.

Puis nous traversons la rue. À quelques minutes de cette immense architecture de verre et de métal, nous entrons dans le parc Martin-Luther-King.
Nous marchons parmi la végétation. Le ton change progressivement.
Depuis le début de la journée, j'avais parfois eu l'impression de parler à Alexei à travers une posture très construite. Peut-être parce qu'il savait qu'une caméra l'accompagnait. Peut-être parce qu'il s'apprêtait à comparaître. Peut-être aussi parce que cette frontière entre l'homme et son personnage fait elle-même partie de son travail.

On s'assoit sur un banc. Lorsqu'Alexei cherche une idée, il regarde au loin. Puis il revient vers moi et soutient mon regard jusqu'au bout de sa phrase. Nous parlons de conformisme, de politique, d'histoire et de philosophie.
Alexei revient sur cette peur du rejet qui, selon lui, pousse chacun à corriger progressivement sa propre pensée pour rester dans les limites de ce qui peut être accepté.
Il me parle aussi des artistes qui l'inspire dans sa manière de penser la performance. Parmi eux, Tehching Hsieh.
Le performeur taïwanais a consacré plusieurs années de sa vie à des œuvres fondées sur des protocoles extrêmement contraignants. Avec Linda Montano, il a notamment passé une année attaché à elle par une corde, sans qu'ils puissent se toucher. Lors d'une autre performance, il s'est interdit pendant un an de produire, de regarder, de lire ou même de parler d'art.
Je repense à ce qu'Alexei me disait quelques heures auparavant. Pour lui non plus, l'art ne semble pas devoir être confortable. Il peut demander du temps, exposer le corps, produire des conséquences et finir par déborder très concrètement sur la vie de celui qui l'entreprend.
La performance ne vient alors plus interrompre momentanément la vie.
Elle finit par se confondre avec elle.

À un moment de la conversation, je finis par revenir à ces fameuses lunettes qui avaient attiré mon regard quelques heures plus tôt. Alexei les décroche de sa chemise pour les mettre sur son visage. Je découvre qu'elles ne permettent pas de regarder devant soi.
Seulement le sol.
« Elles corrigent le point de vue. »
L'objet pousse jusqu'à l'absurde tout ce dont nous parlons depuis plusieurs heures.
Un citoyen parfaitement conforme n'aurait plus besoin de chercher un autre horizon que celui qu'on lui indique. Les lunettes matérialisent cette soumission. Elles obligent le corps à adopter le bon regard.
Nous continuons à discuter pendant un moment.
Il revient sur ses actions, leurs fondements philosophiques et les références qui les nourrissent. Il cite Jean Baudrillard. Quelques jours après notre rencontre, je finirai par ouvrir Simulacres et Simulation.
Le jour commence à tomber lorsque nous finissons par nous séparer. Je suis venu retrouver un artiste dont les performances m'avaient intrigué.
Je repars avec davantage de questions qu'en arrivant.
Alexei m'a appris des choses sur l'histoire de mon propre pays. Il m'a poussé vers des livres que je n'aurais probablement jamais ouverts sans lui. Surtout, il a déplacé quelque chose dans ma manière de regarder l'art.
En le quittant, je repense à cette journée passée à essayer de comprendre où commençait l'œuvre et où elle s'arrêtait. Dans la peinture jetée au pied d'un monument ? Dans l'arrestation qui suit ? Dans le dossier constitué pour se rendre plus « humain » ? Dans le tribunal qui, un an plus tard, continue encore d'en produire les conséquences ?
Lorsque nous nous séparons, la nuit commence à tomber sur le parc.
Je ne sais toujours pas exactement où s'arrête Alexei et où commence Kuzmich. Peut-être parce que je cherche encore une frontière là où lui n'en trace aucune.
Chez Alexei, l’art ne s’arrête pas au geste. Il continue dans ce que le geste provoque.
L’« humanisation » se poursuit. Alexei entend désormais se conformer jusque dans sa manière d’être artiste : exposer à Paris, montrer son travail et se prêter aux codes de l’exposition. Ira-t-il jusqu’à accepter de vendre, lui qui a toujours tenu l’art à distance de l’argent ? Zinc l’accompagne dans cette nouvelle étape.