PIER' FREET

PIER' FREET

Je tombe sur Pier' Freet un peu par hasard, rue des Martyrs.

Il est en train de dessiner un cygne. Une commande, m'explique-t-il. Les gens lui envoient leur animal totem et une adresse approximative, il va ensuite le peindre quelque part à proximité. Son concept s'appelle Uber Freet.

En discutant, il me lance, presque comme une pensée à voix haute :

"J'ai eu une idée. Demain, je vais peindre une frite sur le parcours du Tour de France."

Je lui réponds immédiatement que je veux être là. Nous convenons de nous retrouver le lendemain.

Il est un peu plus de minuit lorsque j'arrive au croisement de la rue Lamarck et de la rue Becquerel.

Le Sacré-Cœur domine la scène. Les lampadaires découpent la chaussée encore chaude de cette journée d'été. Quelques voitures circulent encore, les derniers fêtards redescendent de Montmartre, et Pier' Freet m'attend, accoudé à une barrière Vauban. À ses pieds, son sac Uber Freet contenant un gros pot de peinture blanche. Il prête attention à chaque passage de voiture, craignant sans doute de voir repasser celle de la police.

L'idée d'hier est devenue palpable.

Le rouleau plonge dans le pot.

Les premiers traits apparaissent rapidement sur l'asphalte. Il pousse régulièrement le pot de peinture du bout du pied pour le garder à portée de main. Son regard alterne sans cesse entre son dessin et les voitures qui continuent de passer. Dès qu'un véhicule approche, il dissimule son rouleau tant bien que mal quelques secondes, puis reprend exactement là où il s'était arrêté.

Il ne parle presque pas. Tout son corps semble concentré sur le geste. Les premiers passants s'arrêtent.

« Ça signifie quoi ? »

Sans relever la tête, Pierre répond simplement :

« Une frite. »

Le passant attend une explication supplémentaire qui ne vient pas, avant de partir il répond:

« Ah d'accord. »

La première est terminée, il recule de quelques pas.

« Bon... on n'est pas mal là. »

Puis presque aussitôt :

« Allez... j'en fais une autre. »

L'idée semble naître sur le moment.

En quelques secondes, il choisit un nouvel emplacement, recharge son rouleau et recommence.

« C'est peut-être celle de trop. »

Quelques minutes plus tard, un passant lui demande maladroitement :

« Oui mais... dans votre art... ça représente quoi ? »

« Des frites. »

« Comment ça, des frites ? »

« Bah, des frites. »

L'absurde s'installe tout seul. Le dialogue tourne presque au sketch.

En l'écoutant, je comprends que Pier' Freet ne ressent pas vraiment le besoin d'en dire davantage. Certaines personnes repartiront sans avoir trouvé d'autre réponse. Son dessin est une frite. Et lorsqu'on lui demande ce qu'elle représente, sa réponse reste la même :

« C'est une frite. »

Une fois les deux dessins achevés, nous descendons les quelques marches qui mènent à la Halte du Sacré-Cœur.

Autour d'un verre, la tension retombe. Il m'avoue qu'au départ, il imaginait peindre un immense maillot sur la chaussée.

« Là, ça aurait été beau... Il y avait la place. »

Puis il sourit.

« L'année prochaine. »

Le lendemain, je reviens seul. les dessins sont toujours là. Intacts.

Autour d'eux, le quartier a complètement changé de visage. Les barrières ont envahi les trottoirs. Les supporters y sont accoudés, les enfants sont installés sur les épaules de leurs parents.

Des maillots à pois rouges, des drapeaux, des pancartes et des milliers de regards sont tournés dans une seule direction.

Personne ne semble remarquer les deux grandes frites peintes sur la chaussée.

Elles attendent.

Puis le peloton arrive. Tout va extrêmement vite.

Les vélos traversent exactement les deux dessins.

En quelques secondes, l'idée lancée presque par hasard la veille est passée sous les roues du Tour de France.

Mission accomplie.

En repensant à cette nuit, je retiens surtout la facilité avec laquelle Pier' Freet transforme une idée en action. La veille, ce n'était encore qu'une phrase lancée rue des Martyrs.

Vingt-quatre heures plus tard, deux frites étaient peintes sur le parcours du Tour de France.

Chez Pier' Freet, une idée n'a peut-être pas besoin d'être très sérieuse pour être prise au sérieux.

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