LES MURS ONT DES OREILLES
Lorsque je retrouve Les murs ont des oreilles, rue de la Butte-aux-Cailles, rien ne laisse encore deviner qu'une œuvre de plusieurs mètres va bientôt apparaître sur ce mur.
Il y a une poubelle, quelques rouleaux de papier encore enroulés, un sac couvert de traces de colle séchée. L'artiste ouvre son sac, cherche une paire de gants rouges, les enfile, sort une bouteille de colle et déroule le premier morceau de papier sur le trottoir.
Le collage commence.
La feuille est encore sèche. Au moindre souffle d'air, elle se soulève légèrement. Elle verse alors la colle directement sur sa face blanche et l'étale jusqu'à ce que le papier s'imbibe complètement. Peu à peu, il cesse de bouger. Elle le soulève, le plaque contre le mur, chasse les dernières bulles d'air du plat de la main.
À peine cette première feuille est-elle en place que les premières voix s'invitent dans la scène.
« C'est un peu mal collé, en bas à gauche. »
« Comment c'est fait ça ? »
« Vous voulez un escabeau ? »
Les remarques s'enchaînent naturellement. Elle répond toujours avec le sourire, sans jamais perdre le fil de ce qu'elle est en train de faire. L'escabeau est refusé avec beaucoup de gentillesse. La poubelle lui suffira.
Très vite, je comprends que son atelier improvisé séduit la rue toute entière.

Ce collage n'est pourtant que la dernière étape d'un travail commencé plusieurs mois plus tôt.
Certaines œuvres restent six à huit mois dans ses placards avant de trouver le bon mur.
Le point de départ n'est jamais le même. Une expression peut lui donner envie de partir à la recherche d'un tableau oublié. D'autres fois, c'est un tableau qui fait naître une expression. Sur son téléphone, une longue note rassemble des dizaines d'expressions françaises dans lesquelles elle vient régulièrement puiser.
Ses recherches l'emmènent vers des œuvres que presque personne ne connaît. Collections privées, réserves de musées, peintures oubliées... Elle évite volontairement les images devenues universelles. La Joconde ou La Jeune Fille à la perle ne l'intéressent pas. Elles ont déjà suffisamment circulé.

Le regard est immédiatement attiré par un immense bouquet de tulipes bleues qui coiffe la composition. Même sans connaître le tableau d'origine, on sent qu'un déplacement a eu lieu.
Elle m'explique que le personnage sur le tableau original "Elsa portant une robe rose" lui évoquait déjà la douceur, la passion, une certaine mélancolie. À ses yeux, ces émotions avaient davantage la forme d'une fleur qu'un visage.
La robe, elle aussi, a été transformée. Le motif de toile de Jouy évoque désormais discrètement le vase qui maintient les tiges. Rien n'est improvisé. Les documents utilisés pour dénicher ces motifs proviennent eux-mêmes d'archives d'antiquaires ou de musées.
Pourtant, rien de cette réflexion n'est imposé au passant. Libre à chacun d'y voir simplement une belle image.

À la fin du collage, un détail vient bousculer ce qui semblait parfaitement prévu.
Une partie des feuilles épouse le relief situé au-dessus d'une fenêtre. Pendant quelques secondes, elle hésite. Elle imagine découper cette portion pour la replacer ailleurs, sur une surface parfaitement plane.
Je lui fais remarquer que ce relief fonctionne étonnamment bien.
Elle s'arrête. Observe. Puis sourit.
"Alors ça fera un easter egg."

En l'écoutant, je comprends peu à peu que son travail ne consiste pas à tester la culture des passants. Elle ne cherche pas à vérifier si quelqu'un reconnaît les peintures dont elle s'inspire.
Au contraire.
Tout son travail de recherche reste presque invisible. Les mois passés à explorer des archives, les références, les choix minutieux... tout cela disparaît derrière le collage.
Un passant s'arrête. Regarde. Pose une question.
L'œuvre commence alors une nouvelle vie qui ne lui appartient déjà plus tout à fait.

Le dernier morceau est collé. Une femme qui passait par là s'arrête quelques secondes.
"C'est très beau."
L'artiste la remercie, puis recule de plusieurs pas.
"Je ne l'ai pas encore vu de loin."
Pendant plusieurs heures, elle aura travaillé à quelques centimètres de son collage. C'est seulement maintenant qu'elle découvre réellement l'ensemble.
Quelques photos viendront ensuite garder une trace de cette œuvre. Elle m'avoue qu'elle ne photographiait presque jamais ses premiers collages et qu'elle commence aujourd'hui à le regretter.
Nous nous quittons quelques minutes plus tard.
Après cette journée de canicule passée à observer une artiste transformer un mur. Ce que j'avais d'abord pris pour un collage révèle peu à peu un processus bien plus large.
Les murs ont des oreilles prélève des images appartenant à une autre époque, les transforme, les détourne et les confronte à l'architecture de la rue. Une fenêtre, un relief, une poubelle ou le regard des passants finissent eux aussi par entrer dans la composition.
L'œuvre originale n'est plus tout à fait la même. Le mur non plus.
Et pendant quelques jours, quelques semaines, peut-être davantage, cette nouvelle image appartient à tous ceux qui passeront devant.
