LÊANHDUY MANIQUANT
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Dessiner (beaucoup)
À Paris, Lêanhduy Maniquant dessine sans relâche. Le dessin n’est pas pour lui un médium parmi d’autres, ni même un métier au sens classique : c’est une nécessité, presque une discipline intérieure. Il dessine pour avancer, pour réparer, pour améliorer ce qu’il nomme lui-même son karma.
Depuis des années, il produit des dessins à un rythme soutenu, quotidien. Il affirme en avoir réalisé plus de 40 000, un chiffre qu’il avançait déjà il y a près de cinq ans, ce qui laisse supposer que ce nombre est aujourd’hui bien plus élevé. Peu importe l’exactitude comptable : ce qui importe, c’est la constance du geste, et l’obstination à créer sans relâche.
Donner plutôt que conserver
La singularité de Lêanhduy Maniquant réside dans son rapport à l’œuvre. Il ne conserve pas ce qu’il produit. Il ne souhaite pas accumuler. Les dessins sont destinés à être donnés, presque immédiatement après leur création.
Ce don répond à plusieurs logiques entremêlées :
► donner de la joie à ceux qui reçoivent
► considérer le dessin définitivement terminé
► et transmettre un nom : celui de son père, Maniquant
Il ne s’agit ni de séduction ni de stratégie. Lêanhduy Maniquant donne puis disparaît. Il ne demande rien, ne relance pas, ne cherche pas à être reconnu. Il tient à ce que le don reste un acte sans attente, sans dette symbolique. Il ne veut pas que l’autre interprète ce geste comme une demande implicite.
Une trajectoire marquée par le silence
Envoyé en France après la guerre, non par choix mais par contrainte administrative liée à une double nationalité, Lêanhduy Maniquant traverse une enfance et une jeunesse marquées par le silence. En France, il ne parle pas. Il observe. Il se tient en retrait.
Cette réserve profonde ne disparaît jamais complètement. Elle constitue encore aujourd’hui son état instinctif. Lêanhduy Maniquant fuit les foules, les bars bondés, les lieux oppressants. Il se tient à distance des concentrations humaines, préférant les marges, les déplacements solitaires, les espaces où l’on peut respirer.

De la peinture au dessin
Avant le dessin, il y a la peinture. Lêanhduy Maniquant commence par peindre, parallèlement à un emploi stable : il travaille pendant près de trente ans dans un hôtel parisien. Son temps libre est consacré à la création.
Progressivement, le dessin s’impose. Plus direct, plus mobile, plus immédiat. Il s’inspire des personnes croisées dans la rue, des scènes ordinaires, des visages, des fragments de vie, de la ville. Le carnet devient un prolongement naturel du regard.
Musées, saisons et échanges
Avec le temps, son rapport à la parole évolue. Si l’été le voit arpenter Paris à l’extérieur, l’hiver le conduit vers d’autres territoires : les musées. Des lieux où il trouve à la fois refuge contre le froid et continuité de sa pratique.
Dans ces espaces, son geste intrigue. Dessiner au milieu des œuvres, assis, concentré, attire l’attention. Les visiteurs s’arrêtent, observent, engagent la conversation. Peu à peu, les échanges se multiplient.
Lêanhduy Maniquant attribue en grande partie sa capacité actuelle à communiquer à ces rencontres répétées. À ces personnes qui s’approchent, posent des questions, s’intéressent à son univers. L’art devient alors un médiateur : il permet la parole sans la forcer, l’échange sans l’imposer.

Entre parole acquise et nature silencieuse
Cette ouverture n’efface pas sa nature première. Lêanhduy Maniquant reste un être du silence. Il ne cherche pas l’animation, ni l’effervescence. La communication qu’il pratique aujourd’hui est une communication choisie, circonstancielle, rendue possible par le dessin.
Le trait précède toujours le mot. La parole vient après, si elle vient. Et souvent, le dessin suffit.
Un geste radicalement altruiste
Dans un contexte où la production artistique est fréquemment associée à la visibilité, à la vente ou à la construction d’une image, Lêanhduy Maniquant occupe une position singulière. Il ne revendique rien. Il ne fait pas de bruit. Il agit.
Son obstination à donner, à se séparer de ce qu’il crée, relève moins d’un refus du marché que d’une fidélité à une éthique personnelle. Le dessin est un acte. Le don en est la continuité naturelle.

En conclusion
Zinc s’intéresse à ces trajectoires silencieuses, à ces pratiques qui se déploient hors des cadres habituels de reconnaissance. Le travail de Lêanhduy Maniquant interroge la notion même de valeur : valeur du geste, valeur du temps, valeur de la transmission.
Dessiner pour donner. Donner pour avancer. Avancer sans se faire voir et dessiner, toujours.


1 commentaire
Whaouhh, magnifique